[Focus] Au bord du fleuve. Cheryl Itanda

Dans ce recueil, l’écriture poétique de Cheryl Itanda se lit aisément. Mais ce n’est pas tout. Elle est aussi grande simplicité et d’une beauté qui, sans miser sur des images dithyrambiques et originales, choisit des mots efficaces qui personnifient le fleuve et donnent au lecteur le sentiment qu’il est vivant. En effet, ce fleuve semble être animé de présences que chacun déterminera en fonction de son émotion, son affectivité et sa réceptivité. Pour ma part, j’y ai vu un poète qui se place en position centrale par l’utilisation du « je », et des pronoms « moi, mon, ma, mes ». Ces usages permettent au lecteur de s’identifier en même temps qu’il autorise le poète à chanter son bonheur et son malheur, ses craintes et ses évidences. J’ai aimé lire et m’approprier cette expression d’émotions intenses et intimes qui incarnent si bien la condition humaine.

Au bord du fleuve de Cheryl Itanda les mots sont faits de sacralité et de fermeté pour dire l’aporie dans laquelle il est condamné alors qu’il tente de trouver au mieux des solutions, au pire des explications, à ce qui se joue autour de lui. Il s’en dégage un vague à l’âme, un mal profond et abstrait du poète en quête d’un idéal qu’il peine à atteindre. Seule la composition d’élégies poignantes paraît le libérer de ses tourments. Et là, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec la situation gabonaise, même si l’ensemble des poèmes explorent l’injustice, l’intolérance et l’indifférence qui dépassent les frontières du Gabon. C’est dans cette interprétation personnelle que j’ai tenté de voir en quoi ce fleuve (et tout son champ lexical) n’est pas un thème poétique mais plutôt une réalité éthique, citoyenne, politique et spirituelle.

La proposition poétique de Cheryl Itanda nuance la croyance qui veut qu’un fleuve est nécessairement un cours d’eau paisible, passant et trainant. Elle est effectivement faite de mots qui sont à la fois rosées, pluies, ruisseaux, rivières, lacs et fleuves, qui se jettent unis dans une mer de résistance et de célébration aigre-douce. Entre vers libres et rimes, la plume de Cheryl Itanda s’élague de superflus et de développements inutiles pour nous inviter à la contemplation d’un fleuve dont les eaux, en apparence claires, sont portées par un courant qui se déchaînent face aux maux de son temps : le sort des réfugiés, les questions d’immigration, le réchauffement climatique, les démocraties meurtries. Lire l’implicite auquel renvoient les images, les associations et les allégories qu’il utilise, c’est voir dans le cours de ce fleuve symbolique le cours de la vie, le cours de ce qui se joue autour de nous, le cours de ce qui se joue en chacun de nous.

Enfin, la postface insérée en fin de recueil éclaire sur ce que j’appelle « le modèle Itanda ». Elégante et intéressante, elle met parfaitement l’œuvre en perspective du contexte dans lequel le poète écrit. En la parcourant attentivement, on y découvre un homme inspiré par l’immense travail de Pierre-Claver Akendengué. Cela explique pourquoi notre poète se réclame désormais powète, et, à la manière de ce Grand Homme de lettres et de culture Gabonais, il modèle ses phrases dans un jeu d’emboitements, d’enjambements et de charnières qui réveillent ce fleuve dont la crue se répand dans le monde et le transforme au passage.

En refermant ce recueil, nous quittons le fleuve et sa décrue et sommes marqués par l’énergie et la vitalité qui s’en dégagent. Cette immersion dans la nature et cette inspiration par la nature montre un poète à la fois vulnérable et résistant, qui, en prétextant une ode fluviale, recherche les réponses aux questions qu’il se pose dans le spectacle que lui offre la nature et la société dans lesquelles il vit. En se posant au bord de ce fleuve-miroir, Cheryl Itanda médite, se confie et nous offre une poésie sobre mais vibrante, dans laquelle il nous invite (re)créer un lien avec la nature qui nous fait vivre, pour y trouver ce qui nous aidera à poser un regard neuf sur le monde, le réenchanter.

Je remercie l’auteur pour ce legs littéraire et culturel qui, une fois de plus, ouvre la voie à la génération suivante.

Je vous invite donc à lire Au bord du Fleuve (suivi de Explorateur de tendresse) et toutes les autres œuvres de ce prolifique auteur Gabonais.

Merci de me lire !

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