Comme un million de papillons noirs

Diversité – Cheveux Crépus – Différence

Le point de départ est une situation vécue par des milliers de petites filles noires dans les cours de récréation, dans les parcs ou dans la rue :

  • « Ils grossissent bizarrement » ;
  • « Tes deux nattes ressemblent toujours à des carottes tordues » ;
  • « Ils sont gros comme des coussins, noirs comme du charbon et secs comme du sable ».

Ces remarques et ces moqueries qui portent sur les cheveux crépus peuvent sembler anodines ou sans méchanceté parce que justifiées trop rapidement par la curiosité, l’étonnement, et les facéties propres aux enfants. Pourtant, chez celles (et ceux) à qui elles sont adressées, la sidération, les silences et les larmes comme réaction, montrent que quelque chose a été touché, abimé, endommagé.

Adé, l’héroïne de Comme un million de papillons noirs, est victime des railleries de ses camarades d’école qui s’amusent de l’apparence de ses cheveux. Blessée dans l’estime qu’elle a d’elle-même et attristée par les comparaisons offensantes et humiliantes qu’elle a reçu sur ses cheveux, la jeune fille se réfugie dans les bras de sa mère et la supplie de lui retirer sa coiffure. Heureusement pour elle, sa mère est bienveillante et a une forte estime d’elle-même. Elle va s’appuyer sur l’une des passions de sa fille (les papillons) et sur le soutien des femmes de sa famille, pour réparer les brèches qui sont apparues dans l’estime de soi d’Adé. Grâce à leurs mots et à leurs actions, Adé va à nouveau avoir une image positive d’elle-même. Elle va prendre conscience de sa valeur, se sentir en sécurité, se savoir aimée et digne d’être aimée. Grâce à la métaphore du cycle de vie du papillon, Adé pose un nouveau regard sur ses cheveux crépus. Elle apprend à en prendre soin, à les aimer et à en être fière.

La force de cet album jeunesse c’est le réalisme des situations qu’il présente. Toutes les petites filles noires s’identifieront facilement au vécu d’Adé. Leurs mères et leurs tantes ne seront pas en reste car malheureusement, les femmes noires reçoivent aussi ces remarques de la part de certains adultes blancs. J’en ai reçu quand j’étais plus jeune et je continue d’en recevoir : « tu t’es coiffée en mettant les doigts dans la prise ce matin ? »

Toutes les fois où je lis Comme un million de papillons noirs, je suis surprise par le sentiment d’impuissance qui me saisit et me rappelle à quel point c’est difficile d’être insouciant lorsqu’on est un enfant noir. Pourtant, l’insouciance et la légèreté sont propres à l’enfance. Dans ces moments là, je pleure pour mes enfants. Je redoute les fois où ils y seront confrontés car les nombreux témoignages sur ce sujet montrent qu’il y a encore un long chemin à parcourir pour que cessent ces moqueries et ces comparaisons acerbes.

J’aimerai à présent m’adresser aux parents en leur demandant de s’éduquer et d’éduquer leurs enfants aux différences. S’il est vrai que les sociétés occidentales sont majoritairement blanches, il est tout aussi vrai qu’elles ne sont pas que blanches. L’éducation dont je parle, c’est de considérer que la différence existe et qu’elle est motrice de notre société. Eduquer son enfant à la différence, c’est lui apprendre qu’en dehors de la maison il y a tout un tas de personnes qui ne sont pas comme lui. Ces personnes, les autres, sont aussi des êtres humains avec des traits physiques et culturels, des goûts, des centres d’intérêt et des croyances différents des siens. L’autre peut venir d’un autre pays ou d’un autre continent. L’autre peut être blanc ou noir. L’autre peut être de l’autre sexe. L’autre peut avoir des cheveux crépus, porter des lunettes, ne pas croire en Dieu, avoir un handicap physique ou mental. L’autre est simplement différent de soi, mais cette différence ne diminue, ni n’amoindrit son humanité. Eduquer son enfant aux différences c’est lui en parler le plus tôt possible. En effet, le refus de jouer avec un enfant noir, de lui tenir la main parce qu’il est noir commence en maternelle ! De même, les remarques du type « tu as la couleur du caca » sont faites par des enfants d’à peine 4 ans ! Eduquer son enfant aux différences c’est s’éduquer soi-même en faisant un travail sur ses préjugés, s’intéresser un peu à ce qui nous différencie des autres, trouver ce qui est beau dans cette différence, le valoriser et le transmettre à son enfant en termes de valeurs, de savoir-être et de respect.

Comment est-ce possible ? Comment expliquer que les mêmes histoires de discrimination, de mise à l’écart, de railleries sur la couleur de la peau ou la texture des cheveux (pour ne prendre que ces exemples), sont racontées par les grands-parents, les parents et les enfants d’une même famille ? C’est comme-ci c’était intemporel. Comme le jeu 1, 2, 3 soleil et les comptines de maternelle que toutes les générations d’écoliers apprennent. Comment expliquer que de nos jours, vu la composition de nos sociétés, les mouvements migratoires et les nombreuses formes de métissage, les remarques et les blagues racialement connotées continuent de créer un fossé entre les enfants non racisés et les enfants racisés ? Ce qui amuse les uns, désole les autres. Je me demande comment un enfant de 4 ans, de 6 ans, de 10 ans ou de 12 ans peut rejeter l’autre ou lui coller une étiquette à cause de la couleur de sa peau, de sa religion, de son origine, ou alors, comme dans le cas spécifique d’Adé, se moquer et dévaloriser ses cheveux. Je me demande pourquoi ces histoires se répètent et se transmettent. Toutes les fois où je me questionne j’arrive à une conclusion : certains parents ne font pas leur job. Pour moi, ces enfants ne sont pas éduqués à la tolérance, à l’acceptation de l’autre, à la valorisation des différences, au respect de la singularité et de l’unicité de chacun. On dit souvent d’un jeune enfant qui dit des choses qu’un enfant de son âge ne devrait pas dire, qu’il répète ce que disent ses parents. Alors je le redis, certains parents ne font pas correctement leur job !

En tant que parents, nous avons la responsabilité d’apprendre à nos enfants les règles du vivre ensemble. Nous devons leur apprendre à aller vers les autres et à (leur) poser des questions. Nous devons leur apprendre à accueillir les autres et à apprécier chez eux ce qui les différencie de nous. Nous devons leur apprendre que ce qui est différent de soi n’est pas mauvais, ni vilain, ni repoussant. Nous devons leur apprendre que ce qui fait la particularité de l’autre ne doit pas être moqué ou ridiculisé. Nous devons leur apprendre que l’autre a droit au respect. Nous devons leur dire que leurs mots et leurs comportements blessent les autres et que certaines blessures mettent beaucoup de temps à cicatriser. Et aussi, qu’il y a des cicatrices qu’on préfèrerait ne pas avoir, parce que les regarder nous rappelle des souvenirs très douloureux.

Ainsi, si la littérature jeunesse s’empare des sujets comme la tolérance, la diversité, l’estime de soi et la confiance en soi grâce à des livres tels que Comme un million de papillons noirs, les parents d’enfants racisés ont un support qualitatif pour réparer et (re)construire l’estime de soi de leurs enfants. Quant aux parents d’enfants non racisés (enfants habitués à être principalement et majoritairement représentés en littérature jeunesse (la norme ?), et souvent, les auteurs des remarques blessantes et racistes envers leurs camarades racisés), ils trouveront dans un Comme un million de papillons noirs, un très bon support d’éducation, de sensibilisation et de prise de conscience. Ils auront dans cette histoire, un aperçu des conséquences d’une éducation qui se dit tolérante et ouverte sur le monde, mais qui a en réalité peur de la mixité, transmet des préjugés et élève des enfants qui n’embrassent pas la diversité et mettent l’autre à l’écart. En cela, Comme un million de papillons noirs ne s’adresse pas uniquement aux enfants noirs ou racisés parce que l’héroïne est noire. Ce n’est pas un livre destiné uniquement aux enfants noirs qui manquent de confiance en eux et qui ont besoin de booster l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes. Le propos de cet album jeunesse va au-delà de ces sujets. C’est un livre que tous les enfants doivent avoir dans leurs bibliothèques. Car s’il y a des enfants harcelés, c’est qu’il y a des enfants harceleurs. S’il y a des enfants blessés, il y a des enfants qui blessent. Pourquoi soignerait-on uniquement les blessures sans s’attaquer à ce qui les cause ? Ne dit-on pas qu’il vaut mieux prévenir que guérir ? Parents, éduquez vos enfants s’il-vous-plait !

Comme un million de papillons noirs est un album jeunesse qui ne se contente donc pas de raconter un potin, un évènement anecdotique et isolé vécu par une petite fille noire. C’est surtout un livre militant et engagé comme les questions qui émergent après une lecture attentive le montrent :

  • Qu’est-ce-qui définit la norme (ce qui est beau, acceptable, normal) ?
  • Pourquoi les enfants racisés sont si peu représentés dans la littérature jeunesse en France ?
  • Pourquoi les rares représentations des enfants racisés en littérature jeunesse sont truffés de stéréotypes ou composés d’écrits misérabilistes et moralisateurs ?
  • Pourquoi certaines personnes blanches pensent d’emblée qu’un livre dont le personnage principal est noir n’est destiné qu’aux personnes noires ?
  • Pourquoi est-il si difficile d’accepter le fait qu’un enfant blanc s’identifie à un héros racisé, mais si communément admis que tous les enfants s’identifient forcément aux héros blancs ? Encore une fois, la norme ?

Comme un million de papillons noirs est un album jeunesse nécessaire. Qu’il s’invite dans les familles et les salles de classe pour dépasser la gêne ressentie par les adultes (parents, enseignants, éducateurs) quand il faut parler de représentation, de diversité, de stéréotypes et de racisme. Qu’il aide les parents à avoir ouvertement et régulièrement, de manière poétique et plus éthique, ces conversations avec leurs enfants. Car tout le talent de Laura Nsafou et Barbara Brun se déploie ici pour d’une part, raconter avec justesse, charme et émotion, et d’autre part, illustrer avec somptuosité, cette histoire qui rappelle l’évidence : il y a toujours une raison qui explique qu’un enfant ne s’aime pas ou n’aime pas quelque chose en lui.

Bilan : ❤ ❤ ❤

Merci de me lire !

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