[Best Readings of 2021] Kim Jiyoung, née en 1982

C’est roman coup de poing qui se hisse à la troisième place de mon classement 2021. Je le désigne comme tel à cause de son ton direct, son honnêteté et les révélations inconfortables, révoltantes et poignantes qu’il fait sur le patriarcat coréen, et les conséquences de son joug sur l’expérience de vie des femmes en Corée du Sud.

Kim Jiyoung, née en 1982, est un roman qui m’a laissée bouche bée, tant la vie de Jiyoung m’a semblé familière, en dépit des kilomètres qui nous séparent. C’est ça le miracle de la littérature : rapprocher des personnes que tout oppose, faire se rencontrer des personnes dont les routes ne se seraient jamais croisées, permettre aux gens de s’approprier les récits dans lesquels ils s’identifient.

Bien qu’il s’agisse d’une fiction, l’histoire de Jiyoung n’est pas très différente de la mienne, de celle des Coréennes et de celle des femmes que je connais. L’autrice, Cho Nam-Joo se sert de statistiques officielles, de témoignages réels et de son expérience de femme coréenne pour bâtir un roman qui démontre implacablement comment les normes sociétales patriarcales coréennes avilissent les femmes et les emprisonnent dans des rôles attendus à toutes les étapes de leurs vies.

La vie de Kim Jiyoung défile alors sous nos yeux, impuissants et émus : elle reçoit une éducation sexiste, on justifie et minore les écarts de comportements des garçons et des hommes qui l’agressent, on la tient responsable des agressions sexuelles qu’elle subit, on remet en cause ses compétences professionnelles et son intelligence parce qu’elle est une femme, on lui met la pression pour fonder une famille car c’est à cela que sont destinées les femmes, on la juge sur les décisions que lui impose sa maternité, et tout le monde se permet de lui donner des conseils et des avis non sollicités sur son nouveau statut de mère au foyer.

Piégée dans une société coréenne traditionaliste et patriarcale, elle est obligée de quitter un emploi épanouissant pour élever son enfant. Ce choix radical l’entraine dans une décadence sans précédent au point d’y laisser sa santé mentale. Pour autant, l’histoire de Kim Jiyoung n’est malheureusement pas atypique. Et pour cause ! Les témoignages de traitement préférentiel des fratries masculines dans les familles, le sexisme, le refus de recruter des femmes parce qu’elles sont ou seront mères, l’obligation faites aux femmes de procréer, la misogynie, le fait de devoir quitter son emploi pour élever des enfants, en payer le prix en se retrouvant isolé et souvent dans l’incapacité de retrouver un emploi à la hauteur de son ambition et de ses compétences ; tous ces témoignages ont un écho qui dépasse les frontières coréennes. Je me suis parfaitement identifiée à l’histoire de Jiyoung car l’autrice décrit un vécu partagé par des millions de femmes à travers le monde. On veut en effet nous faire croire que c’est dans l’ordre des choses. On nous oblige à y voir une certaine normalité pour en dégager une apparente naturalité. La société coréenne et toutes les autres à travers le monde, ont ancré dans les esprits l’idée que les femmes doivent devenir mères sinon elles ont échoué.

Celles qui réussissent en répondant à cette injonction rigide paient le prix fort :

  • elles doivent être mères, occuper un emploi, s’occuper de leurs foyers ;
  • elles doivent laisser leurs emplois lorsqu’ils deviennent incompatibles avec ce qu’impose la maternité ;
  • celles qui ne travaillent plus/pas sont jugées paresseuses car d’autres y arrivent ;
  • celles qui continuent de travailler sont humiliées et montrées du doigt parce qu’elles ne se dévouent pas entièrement à ce rôle de mère.

Celles qui refusent d’être mère et/ou celles qui ne peuvent pas le devenir sont considérées comme abîmées, carencées, inutiles et presque-femmes.

En résumé, peu importe le pays d’où elles viennent et la société dans laquelle elles vivent, les femmes subissent des pressions de toutes parts. Elle restent tributaires d’une société hypocrite , moralisatrice et misogyne qui les poussent à faire le job, mais qui leur lâche la main, après qu’elles ont fait le job qu’on attendait d’elles.

Les hommes ne sont jamais inquiétés, ni sommés de procréer, ni mêmes punis d’avoir mis au monde un enfant. Jamais leurs carrières n’en pâtissent. Ils ne s’arrêtent jamais de travailler pour les élever. Ils ne partent pas plutôt du travail, ni ne s’absentent (du moins autant que les femmes) pour des motifs familiaux liés à l’éducation et au soin des enfants. Dans ces conditions, comment les femmes peuvent-elles s’épanouir, être équilibrées, progresser professionnellement, rester saine d’esprit ? Bref, comment peuvent-elles vivre, au lieu de subir et survivre ?

J’ai tout adoré dans ce roman. J’ai aimé son ton sans fioriture, même si j’ai eu besoin d’un moment d’adaptation au début de ma lecture (peut-être lié la traduction ?). J’ai aimé sa petite taille. Ses 205 pages témoignent de la banalité des histoires qu’il raconte : fréquentes, connues de tous, mais ignorées. C’est un roman qui nous invite une fois de plus à interroger et à remettre en question les modèles de fonctionnement de nos sociétés, et les traitements qu’elles réservent aux femmes. Pour moi, cette histoire donne une leçon de vie qu’il faut enseigner aux filles et rappeler aux femmes : le sexisme et la patriarcat sont structurels. Il vaut mieux en avoir conscience pour mieux faire ses choix de vie, car nous avons à lutter contre une dynamique qui se retrouve partout, à chaque étape de nos vies (dans le livre et dans nos vies, faisons des parallèles) :

  • à la maison, où la grand-mère donne au frère de Jiyoung la meilleure part de tout ;
  • à l’école, où les jupes doivent couvrir les genoux et ne pas être trop serrées, mais où les pantalons peuvent être de n’importe quelle longueur et élasticité ;
  • à l’université, où les hommes sont toujours particulièrement recommandés pour les stages, même si les femmes sont meilleures élèves ;
  • sur le lieu de travail, où l’on allège la charge de travail des hommes pour qu’ils restent plus longtemps à leur poste, alors que les femmes sont chargées de plus de travail puisqu’elles partiront de toute façon dans quelques années pour s’occuper de leur foyer et de leurs enfants ;
  • dans son mariage, où Jiyoung doit quitter son emploi pour donner naissance à leur fille et l’élever, alors que son mari n’est pas affecté.

Les vies des femmes tournent autour de la connaissance de ce principe : tout est fait pour nous reléguer aux places qu’on nous a assignées et au fait de ne surtout pas les remettre en question. En avoir conscience c’est commencer à lutter, c’est tout mettre en œuvre pour le dépasser !

Kim Jiyoung, née en 1982, c’est enfin le refrain d’une ritournelle universelle : femme et mère, l’impossible conciliation ? J’y ai lu mon parcours et celui des autres femmes qui mènent des luttes silencieuses et douloureuses. Face à la longueur du chemin qu’il reste à parcourir pour que de vrais changements soient instaurés, constatés et appliqués, il est urgent que la parole se libère. En cela, des voix comme celles de Cho Nam-Joo sont essentielles. C’est certainement en donnant une voix publique aux peines indicibles que les choses avanceront.

Merci de me lire ❤

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